L’ancien temple de Sarrebourg (1863-1899)


Ancien temple de Sarrebourg
L’ancien temple de Sarrebourg, peu avant sa destruction (années 1890).

Les débuts du protestantisme à Sarrebourg

Ville relevant de l’évêché de Metz au Moyen Âge, considérée ensuite comme sentinelle de la « frontière de catholicité » au XVIe siècle, Sarrebourg a longtemps laissé à ses portes (Fénétrange, Rauwiller, Lixheim, Phalsbourg, région d’Abreschviller-Lafrimbolle…) un protestantisme qui n’a pu s’installer dans ses murs.

Avant 1789, il n’y a donc quasiment pas de protestants à Sarrebourg. Les choses changent après la Révolution, qui a donné aux non-catholiques une liberté de culte à laquelle ils aspiraient depuis longtemps. Les premières familles protestantes s’installent à Sarrebourg au cours de la période révolutionnaire et napoléonienne. Entre 1800 et 1810, en effet, de nombreux non-catholiques s’établissent à Sarrebourg : une vingtaine de familles juives, mais aussi 28 protestants. Ces derniers se répartissent entre 4 luthériens, 7 réformés calvinistes et 17 anabaptistes, meuniers à la Mattenmühle et au Moulin Rouge de Rimling. L’empire agonisant des années 1813-1815 voit ensuite refluer une centaine de réfugiés des anciens départements rhénans et de la région de Sarrelouis. Beaucoup d’entre eux sont protestants et s’installent définitivement à Sarrebourg. En 1836, la population protestante de Sarrebourg atteint ainsi 54, dont 21 luthériens, devenus majoritaires. La tendance se confirme dans les années suivantes avec l’arrivée d’immigrés luthériens originaires de Dabo et d’Alsace.

Les premiers cultes et la création de la paroisse

Le temple protestant d’Hellerin-lès-Fénétrange (© Wikipedia commons)

Le renforcement de la communauté protestante pousse cette dernière à vouloir exercer leur culte à Sarrebourg même ; depuis les années 1800, en effet, les protestants sarrebourgeois, pour assister à un culte, étaient obligés de se rendre soit au temple de Lixheim, soit à celui de Hellering-lès-Fénétrange. Un membre de la communauté, dénommé Jean-Pierre Klein (un serrurier qui dirigera à partir de 1852 l’atelier de façonnage de rails), prend alors les choses en main. À peine a-t-il fait l’acquisition d’une voiture avec un cheval qu’il décide d’aller chercher, certains dimanches après-midi, le pasteur de Lixheim, pour lui demander de célébrer un culte dans la maison Larbalétrier, sur la Schantz, près de la porte du même nom (aujourd’hui le 19, rue du président Robert Schuman)

Cependant, les protestants, pour beaucoup des nouveaux venus, sont mal acceptés (tout comme les juifs, d’ailleurs) par la population des sarrebourgeois « de souche » et catholiques. En novembre 1841, la municipalité répond aux aspirations de la communauté protestante par une ferme opposition à toute installation d’un oratoire protestant et d’un pasteur. Mais les protestants de Sarrebourg passent outre. En 1842, ils louent une chambre à four à l’administration militaire. La nouvelle « salle de prière », comme ils l’appellent, est inaugurée le dimanche des Rameaux 1843 (le 9 avril 1843) . Le local servant de lieu de culte est « une salle basse et nue, mais qui, par sa simplicité, était impressionnante ». La communauté y accueille (grâce à l’assistance de la Société d’évangélisation pour les protestants disséminés dans les départements de l’Est, tout juste fondée à Strasbourg) un pasteur qui lui est enfin attaché, en la personne de Jean-Daniel Rhein. La municipalité de Sarrebourg renouvelle en mai 1845 son opposition à un lieu de culte protestant, ainsi qu’à la présence d’un pasteur. Mais c’est trop tard. La paroisse, officiellement réformée (mais elle compte aussi de nombreux luthériens), est reconnue par l’État en 1847, en tant que succursale du Consistoire de Nancy (n’oublions pas que Sarrebourg est encore à cette époque un chef-lieu d’arrondissement de la Meurthe). Les circonscriptions consistoriales des Églises Protestantes, dont celle de Nancy dont fait désormais partie Sarrebourg, sont fixées le 26 mars 1852 par décret présidentiel de Louis-Napoléon Bonaparte.

Mais la communauté protestante de Sarrebourg continue encore de croître. En 1846, ils sont désormais, anabaptistes compris, 89 (dont 51 luthériens) à Sarrebourg même, mais la paroisse rassemble aussi la vaste diaspora des communes avoisinantes (Imling, Réding…), ce qui fait monter le nombre total des paroissiens à 470 personnes ; on lui rattache aussi deux annexes où sont également célébrés des cultes : la section de Lafrimbolle (temple à partir de 1852) et celle de Bisping. En 1861, les protestants de Sarrebourg intra muros atteignent à eux seuls 185 personnes (dont 135 luthériens). Un rapport du pasteur Jean-Michel Rémond (pasteur de Sarrebourg de 1864 à 1870) le 7 novembre 1864 dénombre un total de 533 paroissiens disséminés dans 41 communes, dont 259 à Sarrebourg et environs, 148 dans la section de Lafrimbolle, et 126 dans celle de Bisping. La desserte de la diaspora du pays de Dabo a, quant à elle, souvent été partagée, selon les circonstances, entre la paroisse réformée de Sarrebourg et la paroisse luthérienne de Phalsbourg.

Dans ces conditions, la « salle de prière » s’avère vite trop exiguë. Entre temps, les protestants ont fini par se faire accepter dans le paysage sarrebourgeois, au point que l’un d’eux, Gustav Burckardt, un luthérien, a même été élu maire de Sarrebourg entre le 12 novembre 1857 et le 16 avril 1859. C’est sous son mandat que la mairie, en 1858, prend à sa charge les salaires des instituteurs juif et protestant.

La construction du premier temple de Sarrebourg

En 1861, le conseil municipal finit par accepter d’accorder une subvention de 5000 francs pour contribuer à la construction d’un temple protestant.

On achète à cet effet un terrain au croisement des actuelles rue du président Robert Schuman et rue du Maréchal Foch. L’emplacement n’a pas été choisi au hasard : une légende sarrebourgeoise tenace disait que les statues des douze apôtres en or ou en argent y avait été enterrées. L’affaire fait alors grand bruit dans toute la ville. Mais après avoir retourné le terrain, il faut se rendre à l’évidence : aucune statue d’apôtre ne se trouve à cet endroit ! En 1862, la paroisse achète et agrandit une maison en bordure du futur chantier de construction pour servir de presbytère et d’école. La porte est ancienne : de style gothique, elle date du XVe siècle. Provenant du couvent des Cordeliers, elle avait été récupérée par Walter de Lutzelbourg, seigneur de Sarrebourg, pour y ériger son château à cet emplacement, en 1620. Lors de l’acquisition de cette maison par la paroisse, une croix huguenote est alors ajoutée dans l’écusson qui en orne le tympan, pour affirmer la nouvelle affectation du lieu. Ce presbytère restera encore pendant 120 ans propriété de la paroisse, avant d’être revendu au début des années 1980, pour devenir un hôpital de jour.

La première pierre du temple protestant est posée le 23 septembre 1863, par le pasteur Jacques Abt (pasteur de Sarrebourg de 1831 à 1834). Les plans de l’édifice ont été dessinés par Ferdinand Boudot, architecte actif à Sarreguemines entre 1850 et 1866. C’est également à lui qu’on devra, quelques années plus tard (en 1866), la construction du clocher du temple de Lixheim. Les deux clochers frappent d’ailleurs par leurs similitudes.

Le clocher du temple est doté d’une cloche très rare en acier sortie des ateliers de Holtzer et Cie à Unieux (Loire). Elle porte comme inscription :

GLOIRE A DIEU AU PLUS HAUT DES CIEUX

VIVOS VOCO MORTUOS PLANGO FULGURA FRANGO

Lors de la destruction du temple, en 1899, cette cloche sera cédée à Veckersviller.

Porte gothique de l’ancien presbytère protestant. Elle provenait du couvent des Cordeliers.
Le temple de Sarrebourg en 1889. Le presbytère est la maison derrière, où se trouvait également installée l’école protestante (Photo F. Bornée de 1889).

Le temple est achevé l’année suivante, en 1864. Le bâtiment est de style néo-classique, avec une porte cintrée encadré par deux paires de pilastres à chapiteau toscan, qui soutiennent un fronton triangulaire dans lequel vient se nicher une Bible ouverte ornée d’un verset, décor typique de la tradition architecturale réformée. Il peut accueillir 150 personnes, ce qui correspond approximativement au nombre de paroissiens résidant à Sarrebourg. Anabaptistes compris, les protestants de Sarrebourg sont au total au nombre de 217 en 1866, parmi lesquels on compte 130 luthériens.

Les conséquences de l’annexion sur le protestantisme sarrebourgeois et la destruction du premier temple

28 janvier 1871 : la France a perdu la guerre engagée l’année précédente contre la coalition allemande dirigée par la Prusse. La signature du traité de Francfort, le 10 mai 1871, consacre, entre autres conditions une perte territoriale de près de 15 000 km², recouvrant les actuels départements de la Moselle, du Bas-Rhin et du Haut-Rhin. Les arrondissements de Sarrebourg (moins 9 communes) et de Château-Salins sont arrachés à la Meurthe (ces deux arrondissements n’en forment désormais plus qu’un, depuis 2016). La ville de Sarrebourg devient le siège du Landkreis Saarburg, une sous-préfecture du Bezirk Lothringen, au sein du Reichsland Elsaß-Lothringen. Sur le plan religieux aussi, la Sarrebourg connaît des modifications administratives inévitables : la paroisse protestante ne peut en effet plus dépendre du consistoire réformé de Nancy. Elle est donc rattachée au consistoire réformé de Metz.

Alors que les trois quarts de la population sarrebourgeoise ignorait la langue allemande, la nouvelle administration met en place à marche forcée sa politique de germanisation. Dès 1871, les instituteurs et professeurs sont remplacés par d’autres, germanophones. Le pasteur Jean-Michel Rémond (pasteur réformé de Sarrebourg de 1864 à 1870), décédé le 1er mars 1871, est remplacé par un pasteur luthérien et sans doute davantage germanophone, Johann Friedrich Dietsch (pasteur de Sarrebourg de 1871 à 1882), originaire de Gertwiller (Haut-Rhin).

Le 1er avril 1878, le 7e régiment de Uhlans fait son entrée dans la nouvelle caserne qui a été construite pour lui à Sarrebourg. À partir de ce moment, Sarrebourg va devenir une ville de garnison. Alors que peu d’Allemands étaient venus s’installer jusque là à Sarrebourg, la population sarrebourgeoise va désormais s’accroître de plus en plus rapidement.

Camille Georges Frédéric Gerbert, pasteur de Sarrebourg de janvier 1887 à juillet 1898 (Photo F. Bornée)

Très vite, une brouille sévère éclate entre les protestants d’origine française (en particulier les réformés), peu enclins à accepter le nouveau pasteur imposé par l’administration du Reich, et les nouveaux venus allemands (luthériens). Le conflit est tel quel les « Français » désertent le temple. Ils se mettent alors en rapport avec les méthodistes de Strasbourg pour organiser des cultes hebdomadaires parallèles chez Jean-Pierre Klein, Grand’rue. La scission ne cesse que près de 9 ans plus tard, en janvier 1887, lorsque le pasteur allemand Karl Schoner (pasteur de 1883 à 1886) est remplacé par un pasteur réformé d’origine française, Camille Gerbert (pasteur de 1887 à 1898). Les réfractaires acceptent alors de revenir assister aux cultes au temple, aux côtés de leurs coreligionnaires « vieux-allemands ».

Mais le nombre de ces derniers ayant considérablement augmenté, le temple devient trop petit pour accueillir convenablement tout le monde. Entre 1871 et 1895, ce sont pas moins de 4098 soldats et au moins 1300 immigrés civils « vieux-allemands » qui sont venus s’installer à Sarrebourg, essentiellement après 1885. La plupart d’entre eux sont protestants ; la paroisse protestante de Sarrebourg est ainsi passée de 200 à 4327 paroissiens (auxquels il faut rajouter 95 réformés de Réding, rattachés à la paroisse de Sarrebourg) dans le dernier quart du XIXe siècle !

On décide donc de construire un nouveau temple en 1896, et le vieux temple, trop petit, est vendu. L’argent récolté par la vente permet, en partie, de financer la construction du nouveau. Le nouveau temple achevé (en 1898), l’ancien accueille une ultime cérémonie le 27 mars 1898, jour de l’inauguration du temple actuel. Il est ensuite rasé en 1899. On y construira à la place un hôtel-restaurant de haut standing, le « Kaiserhof ». Le bâtiment abritera plus tard une banque, la Sogenal.

L’ancien temple protestant (à droite) peu avant sa démolition. On aperçoit au loin le clocher du nouveau temple, fraichement érigé (Photo F. Bornée de 1898)

L’hôtel-restaurant “Kaiserhof“, construit en 1896 à l’emplacement du temple protestant. Le presbytère est encore visible derrière le nouveau bâtiment.