Le temple de Sarrebourg


Aussi appelé « temple de garnison » ou « Christuskirche » (église du Christ), le temple réformé de Sarrebourg est un monument emblématique de la ville de Sarrebourg, mais aussi du patrimoine protestant d’Alsace et de Moselle.

Temple de Sarrebourg
Le temple de Sarrebourg aujourd’hui.

La genèse du temple de Sarrebourg

Voir l’article détaillé : L’ancien temple de Sarrebourg (1861-1899)

La communauté protestante de Sarrebourg a déjà un passé centenaire avant la construction du temple actuel. Mais c’est bien le rattachement de l’Alsace-Moselle à l’Allemagne en 1871 qui génère le véritable essor du protestantisme sarrebourgeois. Et c’est précisément cette histoire spécifique qui est inscrite dans l’architecture même du temple. L’arrivée à Sarrebourg de plus de 4000 « vieux-allemands » protestants entre 1871 et 1895 rend l’ancien temple, érigé en 1863, totalement inadapté aux nouvelles réalités paroissiales. Ce dernier, en effet, ne dispose que de 150 places ; c’est bien trop petit pour une communauté qui a été multiplié par 20 en seulement 10 ans !

Camille Georges Frédéric Gerbert, pasteur de Sarrebourg de janvier 1887 à juillet 1898 (Photo F. Bornée)

Dès la nomination du pasteur Camille Gerbert, en 1887, on discute alors d’une solution pour pouvoir accueillir les paroissiens dans de meilleures conditions. Il faudra de nombreuses années pour que le projet se concrétise enfin. Pendant ce temps, nombre de soldats protestants organisent des cultes dans l’église des Cordeliers, dont le couvent abrite l’une des nombreuses nouvelles casernes de la ville.

La construction du nouveau temple

En 1896, enfin, le projet d’un nouveau lieu de culte commence à devenir réalité : le conseil municipal accède à la requête du conseil presbytéral et autorise la construction d’une nouvelle église. Son coût s’élève à 130 000 marks. Le montant est financé par la vente de l’ancien temple, de généreux dons de particuliers des quatre coins du Reich, ainsi que par une généreuse subvention de l’armée ; et c’est l’état-major du Kaiser Guillaume II lui-même (privilège rare) qui a fait un don de 5000 marks. En remerciement, le nom de « Kaiserglocke » sera donné à la plus grosse des cloches.

Le lieu choisi pour la construction est le bas de la rue de Phalsbourg (actuelle avenue Joffre), non loin du croisement avec la rue de Sarreguemines (actuelle rue Gambetta). L’emplacement est bien visible, à l’entrée de l’extension de la ville vers les caserne. Symboliquement, le lieu est également en hauteur, ce qui permet au clocher de 45 mètres de dominer la ville, y compris le clocher catholique, construit en contrebas. Le clocher de la nouvelle église protestante sera en effet désormais la construction la plus haute de tout Sarrebourg. En soi, c’est déjà tout un symbole de la politique de germanisation et de la préférence, héritée du Kulturkampf bismarckien, donnée aux protestants ; bien que ces derniers soient toujours restés minoritaires à Sarrebourg, et ce malgré leur énorme expansion.

Les plans de la nouvelle église sont confiés à Joseph Ernst, l’architecte de l’arrondissement de Sarrebourg, actif de 1896 à 1918. Il réalisera aussi, ensuite, les temples d’Avricourt (1897-1898), d’Abreschviller (1900-1901) et de Dieuze (1903-1904). L’architecte réalise un édifice en grès rose des Vosges de style néo-gothique, suivant les préconisations de l’Eisenacher Regulativ de 1861.

Voir l’article détaillé : L’architecture du temple de Sarrebourg

La première pierre est posée le dimanche 9 août 1896. Le document suivant y est inséré :

« Im Jahr der Gnade 1896, den 9.August, unter der glorreichen Regierung Seiner Majestät des Kaisers Wilhelm II, unter der Statthalterschaft Seiner Durchlaucht des Fürsten von Hohenlohe-Langenburg, zur Zeit, da Seine Excellenz von Puttkamer Staatssekretär von Elsass-Lothringen, Herr Freiherr von Hammerstein Bezirkspräsident von Lothringen, Herr Stadtpfarrer Braun Präsident des reformierten Konsistoriums von Metz, Herr Dr Freudenfeld Kreisdirektor von Saarburg, Herr Sanitätsrat Dr Brand Bürgermeister von Saarburg war, wurde der Grundstein zu diesem evangelischem Gotteshaus, das “Christuskirche” heißen soll, feierlichst gelegt. »

À cette occasion, le pasteur Camille Gerbert choisit comme thème de son message le verset suivant :

« Ainsi parle le Seigneur Dieu, l’Éternel : “Voici, j’ai mis pour fondement en Sion une pierre, une pierre éprouvée, une pierre angulaire de prix, solidement posée. Celui qui la prendra pour appui n’aura point hâte de fuir.” »

Ésaïe 28, 16
Portail du temple de Sarrebourg
Portail du temple de Sarrebourg

Ce sont les frères Reis, de Haguenau, qui dirigent les travaux de terrassement, de maçonnerie et de couverture.

La tour principale qui renferme l’horloge est flanquée par deux tours latérales abritant les escaliers en pierre montant aux tribunes. Le grand portail est divisé en deux baies par un pilier central sur lequel est érigé une reproduction en grès blanc du Christ monumental de Bertel Thorvaldsen (1770-1844), due au sculpteur strasbourgeois d’origine badoise Johann Sebastian Riegger (1855-1916). L’original, sculpté entre 1819 et 1839, se trouve dans le chœur de la cathédrale luthérienne de Copenhage. Figurant le Christ dans une attitude d’humilité et de bonté, ouvrant les bras et tendant les mains à tous ceux vers qui son regard baissé est dirigé, cette sculpture représente à merveille tout à la fois la divinité et l’humanité du Christ, en mettant l’accent sur sa miséricorde ; elle deviendra ainsi très célèbre dans les milieux protestants du XIXesiècle, au sein desquels elle y sera fréquemment copiée, comme ici à Sarrebourg. On retrouve une autre copie de ce Christ, plus petite, dans la sacristie.

L'intérieur du temple de Sarrebourg
L’intérieur du temple de Sarrebourg aujourd’hui – Photo © Bertrand Drapier / Inventaire général du patrimoine du Grand-Est

Conformément aux théories du Wiesbadener Programm de 1891, un soin tout particulier est accordé au mobilier et une place centrale est réservée à l’orgue, placé directement dans le chœur. Le mobilier, d’inspiration gothique, a été réalisé par M. Eckel, ébéniste à Kaiserslautern. La chaire, les lambris et l’autel (ou table de communion) forment quant à eux un ensemble remarquable qui est l’œuvre d’Oscar Hettich, menuisier à Haguenau. Il est l’auteur de nombreuses pièces de mobilier religieux pour des églises catholiques ou protestantes du Bas-Rhin et de Moselle. À noter que le décor de la table de communion de Sarrebourg est le même que celui de l’autel de l’église protestante de Saverne, construite un an plus tôt.

L’orgue du temple, quant à lui, est un chef-d’œuvre de la facture d’orgue symphonique allemande, exécuté par la maison E.F.Walcker.

Voir l’article détaillé : L’orgue Walcker du temple de Sarrebourg

Le temple de Sarrebourg lors de son inauguration, le 27 mars 1898

L’inauguration, le 27 mars 1898

Les brides porte-drapeaux des premiers bancs.

Le temple, achevé début 1898, peut contenir jusqu’à 750 personnes, dont 640 dans la nef, les autres devant prendre place dans les tribunes. Il s’agit d’un temple de garnison : l’essentiel des bancs de la nef (ceux qui, de part et d’autre de l’allée centrale, font face à la chaire) est réservé aux soldats de la troupe ; les officiers prenant place, pour leur part, dans les tribunes latérales surplombant la nef. Un indice subsiste de la destination militaire du temple : les brides porte-drapeaux qui équipent les côtés des quatre premiers bancs, dans l’allée centrale.

Mais dès sa construction, il est prévu d’y intégrer aussi les civils : les familles des militaires, les fonctionnaires « vieux-allemands », mais aussi la communauté protestante de « vieux-sarrebourgeois », qui préexistait à l’arrivée des « vieux-allemands ». La place des civils est dans les bancs latéraux du transept : à droite les membres du conseil presbytéral, et à gauche les autres civils.

Plaque émaillée marquant la place du conseil presbytéral, vers 1898.

Au-dessus de l’entrée, face à la chaire, et dominant toutes les autres places, l’architecte a aménagé une petite tribune plus haute que les autres. Cette loge est réservée à l’empereur d’Allemagne ; on l’appelle la loge impériale, ou « Kaiserloge ». C’est l’une des deux seules loges construites pour l’empereur dans un temple de Moselle, avec celle, très différente dans l’esprit, du temple de Courcelles-Chaussy. On suppose que Guillaume II avait caressé le projet de bâtir un relai de chasse à Sarrebourg ; cette loge aurait donc été aménagée en prévision de ses futurs séjours dans notre ville. Mais la guerre de 1914-1918 a mis fin à ces projets, et le Kaiser ne mettra finalement jamais les pieds dans la loge du temple de Sarrebourg ; même pas lors de sa visite de la ville en 1906.

D’autres marqueurs ont une connotation politique forte et viennent affirmer le caractère germanique du lieu : outre l’architecture elle-même, caractéristique de l’architecture d’annexion, citons l’aigle impérial qui orne les tapis de la sacristie (avec le lion passant du blason de la Kaiserin), la présence de versets bibliques en allemand gothique au-dessus des portes menant à la sacristie et à l’intérieur de cette dernière ; ou encore les portraits sur des verrières de deux réformateurs, tous deux de langue allemande : Martin Luther et Ulrich Zwingli.

Tapis de la sacristie du temple de Sarrebourg
Tapis de la sacristie (détail) : l’aigle impérial, accompagné du lion passant du blason de la Kaiserin Augusta-Victoria.

Voir l’article détaillé : Les vitraux du temple de Sarrebourg

L'intérieur du temple de Sarrebourg, dans les années 1950.
L’intérieur du temple de Sarrebourg, dans les années 1950.

L’édifice, baptisé du nom de « Christuskirche » (église du Christ), est inauguré en grande pompe le dimanche 27 mars 1898, soit le dimanche précédant les Rameaux. La construction est ainsi terminée juste à temps pour célébrer le temps de la Passion. Le jour de l’inauguration, le temps est splendide. Une foule incroyable se presse lors de la cérémonie religieuse : pas moins de 1500 personnes ! Les officiels présents sont le baron Hans von Hammerstein, président du département de Metz ; le conseiller gouvernemental de Metz à l’architecture Blumhardt ; le conseiller au ministère de Strasbourg Hildebrand ; le pasteur Eugène Braun, président du consistoire réformé de Metz ; et Adalbert Brand, maire de Sarrebourg, avec 12 conseillers municipaux.

La cérémonie débute peu après 14 heures, dans l’ancien temple. Après une prière et un cantique, l’assemblée forme un cortège jusqu’au nouveau temple. Là, l’architecte, Joseph Ernst, remet solennellement les clés de l’édifice au baron Hans von Hammerstein, qui les donne à son tour à Camille Gerbert, pasteur de la paroisse. Le pasteur Eugène Braun, président du consistoire, prononce ensuite la prière et le prêche de consécration, puis le pasteur Camille Gerbert monte en chaire pour y faire la prédication de fête. La cérémonie se termine parle chant « Nun danket alle Gott ». Après cela, un banquet est organisé aux Halles.

Comme il est de coutume, le temple reçoit à son inauguration une Bible de dédicace. Cette dernière, éditée à Leipzig, est un luxueux volume à la reliure ouvragée, dont les ferrures en coins sont ornées du symbole des quatre évangélistes. C’est un cadeau personnel de l’impératrice Augusta-Victoria elle-même, qui l’a dédicacée à la paroisse. De nombreux objets liturgiques fabriqués aux quatre coins de l’empire (Berlin, Brême, Hanovre, Lüdenscheid, Rotenburg an der Fulda…) sont également offerts par les fidèles pour équiper le temple : boîte à hosties, services de Sainte-Cène, bassins de baptême… Enfin, les quatre cloches sont l’œuvre de la fonderie Ulrich-Schilling d’Apolda. Le bourdon, d’un poids de 2600 kg, est surnommé « Kaiserglocke », en hommage à l’empereur Guillaume II.

Le temple de Sarrebourg après le bombardement du 20 août 1914.
Le temple de Sarrebourg après le bombardement du 20 août 1914.

Le temple dans le premier quart du XXe siècle

En 1914, la guerre éclate. Le premier mois, la région est le théâtre de combats particulièrement violents, restés dans les mémoires sous le nom de « bataille des frontières ». La bataille de Sarrebourg, du 18 au 20 août,en constitue un des principaux épisodes. Trois paroissiens civils perdent la vie durant les trois jours qu’a duré la bataille de Sarrebourg : Friedrich Benedick, Lucie Reichheld et Friedrich Bader.

Le clocher du temple est, quant à lui, endommagé par le bombardement du 20 août (voir photo ci-contre). Les cloches résistent aux obus ; mais elles ne gagnent qu’un court répit. En 1917, en effet, l’armée allemande, à court de métal pour son armement, les réquisitionne, ainsi que les tuyaux de façade de l’orgue, pour les fondre. Le gros bourdon, cependant, est épargné : il doit son salut à son nom, « Kaiserglocke » ; on ne peut pas décemment détruire un objet dédié à l’empereur…

Les trois cloches manquantes seront remplacées en 1924. La « Kaiserglocke » devra quant à elle à son tour être refondue en 1955, après qu’elle a été fissurée par un obus américain en 1944.

Voir l’article détaillé : Les cloches du temple de Sarrebourg

Le temple de Sarrebourg depuis les années 1930

Outre la refonte du gros bourdon, le temple de Sarrebourg a connu plusieurs épisodes et modifications depuis la seconde guerre mondiale.

Le pasteur Erwin Teutsch (1873-1950), pasteur de Sarrebourg de 1930 à 1940 et de 1945 à 1949.

Citons tout d’abord les bouleversements qui ont touché le pasteur en place. En 1939, lors du déclenchement de la guerre, C’est Erwin Teutsch (né à Hatten le 6 avril 1873 – mort à Munster le 16 juin 1950) qui est pasteur de Sarrebourg depuis le décès de Charles Rott, en 1930. Depuis 1936, il dessert aussi la paroisse d’Abreschviller-Lafrimbolle. Mais après l’armistice de 1940 et l’annexion de fait de l’Alsace-Moselle au IIIe Reich, ses positions anti-nazies le rendent persona non grata aux yeux de l’occupant. Il est démis dans la foulée de ses fonctions par l’administration nazie et forcé de quitter l’Alsace-Lorraine. Un pasteur allemand plus coopératif, Heinrich Ludwig Leppla, est nommé pour le remplacer. Ce n’est que le 27 novembre 1944, quelques jours après la libération de Sarrebourg le 20 novembre, qu’Erwin Teutsch, avec quelques expulsés de la première heure, peut revenir à Sarrebourg. Il y participe même, avec 19 autres personnes (dont le maire Émile Peter, l’archiprêtre Dorr et le rabbin Lévy), au Comité Local de Libération de Sarrebourg. Erwin Teutsch restera ensuite pasteur de Sarrebourg jusqu’à sa retraite, en 1949.

Voir aussi : Liste des pasteurs de la paroisse réformée de Sarrebourg

Le verset du tympan, tel qu’il apparaît sur une photo de 1939.

D’autres changements affectent le bâtiment lui-même, cette fois. Le verset qui ornait encore le tympan du portail sur une photo de 1939 a été martelé, probablement par les nazis eux-mêmes ; à moins que ce soit directement à la Libération. Il était écrit sur ce tympan : « Kommet her zu mir, die ihr mühselig und beladen seid, ich will euch erquicken. » (« Venez à moi, vous tous qui êtes fatigués et chargés, et je vous donnerai du repos. » Matthieu 11.28-30). Ceux qui figuraient dans le chœur au-dessus des deux portes menant à la sacristie ont quant à eux été réécris en français peu après la guerre : « Ne crains point, crois seulement » (Marc 5.36) et « Il n’y a de salut en aucun autre » (Actes 4.12). Ils seront finalement recouverts d’enduit vers 1965 par le pasteur Jean-Paul Bachschmidt (pasteur de Sarrebourg de 1964 à 1978). Un autre verset figurait encore sur une frise en haut du mur de la sacristie ; il était resté en allemand celui-là (« Gib mir, mein Sohn, dein Hertz, und lass deine Augen meine Wege wohlgefallen. » / « Mon fils, donne-moi ton cœur, et que tes yeux se plaisent dans mes voies. » Proverbes 23.26). Il subira le même sort que les versets du chœur et sera lui aussi effacé.

Photo de la chorale, prise dans la sacristie en 1900 (photo F. Bornée). On aperçoit le verset sur la frise en haut du mur.