Le temple de Lafrimbolle


Temple de Lafrimbolle

 

Une curiosité et une énigme

Le temple réformé de Lafrimbolle, construit à l’écart de toute agglomération, en bordure d’immenses forêts sur le versant Nord-Ouest du Donon, constitue une anomalie en soi, probablement unique, laissant augurer des origines peu banales.

L’existence de ce petit temple datant de 1846 est due à la présence clandestine au XVIIe siècle, semi-clandestine par la suite, de plusieurs familles de cultivateurs calvinistes de l’église réformée de Badonviller (1567-1625), à une quinzaine de kilomètres de là. Ces derniers avaient en effet choisi l’exil plutôt que l’abjuration de leur foi, suite à l’interdiction de la religion réformée par l’empereur d’Allemagne dans la principauté de Salm nouvellement créée après partage avec le duc de Lorraine de l’ancien comté de Salm. Durant les 57 ans de son existence, cette église enregistra 2162 baptêmes ; ce qui est considérable pour une petite bourgade comme Badonviller.

Les pasteurs et les instituteurs avaient donc été contraints à l’exil, les familles calvinistes ayant le choix de se convertir au catholicisme ou de s’exiler. La majeure partie de cette population calviniste, notables et artisans, s’exila à Sainte-Marie-aux-Mines, en Alsace, où ils grossirent l’église réformée locale. Certains cultivateurs trouvèrent des terres au Ban de la Roche, dont le seigneur, de la famille des Veldens, était protestant luthérien. On y trouvait une église luthérienne de langue allemande.

Au début du XVIIe siècle, les forêts de la Baronnie de Turquestein, entre Bertrambois et le Donon, étaient quasi à l’abandon. Elles formaient une vaste zone de refuge, à l’écart de tout. Les familles paysannes calvinistes qui s’y réfugièrent y vécurent de manière dispersée durant deux siècles. Leur existence, très précaire, est attestée au début du XIXe siècle. Ils étaient occasionnellement « desservis » par le pasteur réformé de Hellering-lès-Fénétrange, à 30 km de là. Il n’y eut aucune conversion au catholicisme. Ces familles sont rejointes au XVIIIe siècle par des familles réformées venues de Suisse sur Turquestein ; et le sont encore au début du XIXe siècle par d’autres familles réformées venues du Ban de la Roche.

Après la Révolution, et la proclamation des Droits de l’Homme, la liberté de culte fut instituée. Le concordat officialisa les différentes religions au début du XIXe siècle. C’est alors que les différentes religions non catholiques furent organisées avec création de paroisses là où la présence de familles s’en réclamant le justifiait. Les protestants sortaient de la clandestinité.

Les premières assemblées de protestants ont eu lieu en 1838 à la ferme Quindrimont chez Louis Bauzet de Waldersbach et plus tard à la ferme Saint Semonn chez M. Barth. À partir de 1842, la paroisse de Sarrebourg venant d’être créée, son pasteur assura jusqu’en 1847 le catéchisme, les actes pastoraux, et prêchait de temps à autre dans un oratoire installé à la ferme de la Cense Manée, chez Nicolas Banzet. Le pasteur Huter de Hellering-lès-Fénétrange, faisait aussi de temps à autre des cultes chez Lux.

Dès 1838, Daniel Legrand, rubanier collaborateur d’Oberlin, du Ban de la Roche distribuait des petits métiers à tisser des rubans dans les familles et les connaissait bien. Voir tant d’enfants sans instruction dans toutes ces fermes dispersées justifiait à ses yeux la construction d’une école.

Un mécénat genevois bienvenu de 1838 à 1848

Château de Sainte Catherine, près de Cirey-sur-Vezouze, en 1905

Château de Sainte Catherine, près de Cirey-sur-Vezouze, en 1905

La famille calviniste de Jean Édouard Naville de Châteauvieux (1787-1851) et de son frère Jules, genevois propriétaires forestiers et actionnaires de la Manufacture des Glaces de Cirey, achète en 1837 une grande partie ouest de la forêt des Marches. Ils y construisent un château de style helvétique au lieu-dit le Saussenrupt, à trois kilomètres des Harcholins.

Ils ont fait beaucoup de bien et leur mérite fut reconnu. En particulier, M. de Naville-Châteauvieux, assura pendant trois années le traitement du premier pasteur de la paroisse de Sarrebourg, en 1843 !

L’implantation de cette famille protestante genevoise très aisée dans ce secteur où l’on trouvait une bonne concentration de familles réformées fut providentielle et suscita un regain de ferveur religieuse. Les premières assemblées cultuelles se font en 1838 dans la ferme du Quindrimont, à un kilomètre du château de Saussenrupt.

Plan de l'école de Lafrimbolle de 1846 à 1852Il est très vraisemblable qu’ils aient contribué à la construction de l’école protestante sous l’instigation de Daniel Legrand, avant qu’ils ne quittent la région en 1848 après avoir vendu leur château à Jean Auguste Chevandier de Valdrôme, qui lui donnera le nom de « Château Sainte Catherine ».

1846 : Création d’une école protestante grâce à des fonds collectés par Daniel Legrand. Elle fut tenue pendant les cinq premières années par une institutrice, nommée à l’année et logée sur place dans l’aile droite du bâtiment. Daniel Legrand s’est beaucoup dévoué pour que les enfants de ce secteur puissent s’instruire et apprendre à lire la Bible. Il y a laissé un bon souvenir. Par la suite, les instituteurs protestants, formés par des sociétés missionnaires, instruisaient la jeunesse et prêchaient l’Évangile le dimanche dans le temple-école.

Le temple-école

Plan du temple de Lafrimbolle en 18521852 : L’école est laissée en don à la communauté protestante. Wekerlé, forestier, fonde alors la chapelle actuelle avec le logement. Le bâtiment devient donc temple-école. Il est doté d’une petite cloche, préalablement fondue en 1849. Mention sur la cloche : “Faite par Louis”.

1864 : Selon un rapport du 7 novembre 1864 du pasteur Jean-Michel Remond, la paroisse de Sarrebourg comptait alors 533 personnes. Elles étaient disséminées dans 41 communes, dont 259 à Sarrebourg et environs, 148 dans la section de Lafrimbolle, et 126 dans celle de Bisping. Entre 1874 et 1895, ces deux sections sont devenues les paroisses autonomes de Dieuze et d’Abreschviller.

En 1872, l’école était fréquentée par 16 enfants protestants et 24 enfants catholiques. Suite à l’annexion, de nombreuses familles allemandes s’installent dans la région ; principalement à Abreschviller, mais aussi à Lafrimbolle, où se trouvait la douane, à cent mètres du temple. Parmi elles, une bonne moitié était composée de protestants luthériens.

Plan du temple de Lafrimbolle en 18751875 : Agrandissement du bâtiment, car on y venait de tous côtés, longtemps aussi de Blâmont. Un nouveau logement est construit sur le pignon ouest avec entrée particulière sur le mur sud. La construction a pu être réalisée grâce à des subventions allemandes.

1880 : Les protestants étaient au nombre de 195 (152 en territoire allemand et 42 en territoire français) et on dénombrait 90 mennonites. Il est à remarquer que le secteur de Lafrimbolle est coupé par la frontière après l’annexion, mais les protestants de Meurthe-et-Moselle ont toujours fréquenté le temple et participaient à la vie communautaire. Encore une particularité probablement unique.

Le terrain du cimetière protestant a été acheté par M. Fallot de Fouday et inscrit au nom d’un bienfaiteur de la paroisse : M. Louis Guth de Cirey. Ce dernier, avant sa mort aurait fait transcrire la propriété au nom de la paroisse.

1885 : Le nombre d’enfants scolarisés étant réduit à quatre et sans aucun espoir d’avenir, l’école protestante fut fermée et transférée à Hayange. La salle de classe est abandonnée, seul l’usage cultuel du bâtiment subsiste dans la partie qui lui est réservée. Lafrimbolle, devient alors annexe officielle de la paroisse de Sarrebourg, avant d’être desservie à partir de 1906 par le pasteur de la paroisse d’Abreschviller, créée en 1895 à la suite de l’arrivée de nombreux fonctionnaires protestants allemands.

Le temple actuel de Lafrimbolle

Plan du temple de Lafrimbolle depuis 19271927 : Restauration et agrandissement. Le bâtiment n’est désormais plus qu’un temple et un logement. L’aménagement intérieur du bâtiment est modifié. La cloison entre l’école et le lieu de culte est abattue, et sa porte extérieure est transformée en fenêtre. Dans l’angle nord-est l’ancienne cuisine avec accès par une trappe à une cave voutée est conservée. Elle sert maintenant de sacristie. Une nouvelle porte d’entrée au temple est ouverte sur le pignon est et inaugurée le 22 mai 1927 ; ce qui donne son allure actuelle au temple.

 

Temple de Lafrimbolle (vers 1920)

Temple de Lafrimbolle (vers 1920)

Durant l’été 1931, la famille du pasteur Raymond Ducasse, de Dieuze, séjourne dans le logement à titre gracieux, en échange du travail de remise en peinture du temple par le pasteur lui-même et son fils Robert. Il dessert Lafrimbolle depuis Dieuze de 1931 à 1935.

1947 : Abreschviller et Lafrimbolle ne forment plus qu’une paroisse, mais conservent leurs deux temples comme lieux de culte.

Le temple de Lafrimbolle se trouve sur le bord de la D993 (48, Rue de la 2e DB). Son aspect actuel est celui d’un bâtiment rectangulaire percé de fenêtres cintrées à petits carreaux. Il a conservé un caractère particulièrement original. Il se singularise par un clocheton couvert de bardeaux, abritant deux cloches. Un saumon orne la plus grande des deux cloches, fondue en 1929 en souvenir de Daniel Legrand. En 1925, la moitié du toit conservait encore ses bardeaux qui, à l’origine recouvraient toute la toiture. On peut encore voir une Bible au-dessus du linteau de la porte d’entrée ; et en bas, de chaque côté de la porte, des inscriptions manuscrites.

Le mobilier cultuel comporte deux singularités : l’autel, où deux frises verticales, l’une d’épis et l’autre de grappes de raisin, encadrent une grande croix potencée noire cantonnée de quatre croix à l’entrecroisement noir, motif de toute évidence inspiré de la croix de Jérusalem ; et la chaire où l’on distingue en dessous du monogramme du Christ un saumon, référence probable au Comte de Salm qui introduisit le protestantisme en Lorraine (à Badonviller, dès 1555).

Dans le cimetière, au-dessus du temple, on peut encore voir des tombes anciennes du XIXe siècle. Parmi elles, celle de trois sœurs Berger-Levrault ; elles sont issues d’une influente famille d’industriels protestants de Rothau et de la maison d’édition Berger-Levrault.

Pierre Grosjean

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Inscription du temple de Lafrimbolle

 

Temple de Lafrimbolle

Intérieur du temple

Autel du temple de Lafrimbolle

L’autel et sa croix de Jérusalem

Chaire du temple de Lafrimbolle

La chaire, avec le chrisme et son saumon

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